Corps, mémoire et territoire : une résidence artistique dans les Hautes-Pyrénées

Entretien réalisé dans le cadre des résidences artistiques de PATRIM 4.0

Dans le cadre du programme de résidences artistiques de PATRIM 4.0, dédié au patrimoine culturel et naturel des territoires pyrénéens, nous nous sommes entretenus avec l’artiste Juliette Baigné au sujet de son séjour dans les Hautes-Pyrénées, en dialogue avec la Grotte de Gargas et les communautés locales. Danse, peinture à l’encre, calligraphie extrême-orientale et pensée orientale se croisent dans une pratique qui observe le corps comme une surface d’écriture où s’inscrit la mémoire d’un territoire.

Le vendredi 4 septembre, à 18h30, Juliette Baigné restitue le projet « Ichnée », mené en résidence de création entre avril et août 2026, autour des grottes de Gargas et du territoire de la Communauté de communes Neste Barousse. Ce site préhistorique exceptionnel des Hautes-Pyrénées conserve des traces de présences humaines vieilles de près de 30 000 ans, parmi lesquelles plus de 200 mains négatives, peintures et gravures. Le titre du projet, « Ichnée », fait écho à l’ichnologie — du grec ikhnos, « empreinte » —, discipline qui étudie les traces laissées par les êtres vivants dans les sédiments et les roches.

 

Vous parlez souvent d’un lien entre le corps et son environnement. Comment le contexte — social et territorial — influence-t-il l’art et le mouvement que vous explorez ?

Le lien entre le corps et son environnement est au cœur de ma recherche. Je considère les corps humains mais aussi non humains comme des surfaces d’écriture, des formes de tableaux vivants. Les tensions, les rythmes, les postures, les fatigues, les élans ou les effondrements racontent toujours quelque chose d’une époque et du contexte dans lequel ils évoluent.

Je m’intéresse à la manière dont notre société contemporaine s’imprime dans les corps et dans leurs mouvements. Il s’agit d’observer, de lire les crispations, les états de fatigue, des formes d’isolement ou de contrôle, mais aussi des gestes de résistance, de soin, de révolte ou de célébration collective. Même physiquement, on voit apparaître des écritures nouvelles du corps comme les dos voûtés par les écrans ; les corps des animaux d’élevage ont aussi été modifiés.

J’essaie donc d’observer ces écritures du vivant. Je vais beaucoup sur le terrain, dans la rencontre, dans l’observation des corps, des flux. Mon travail naît souvent de collaborations et de matières collectées. J’essaie de saisir comment un environnement social, territorial ou politique transforme une manière de bouger, de respirer, de tenir debout.

Ce qui m’intéresse aussi, c’est que les premières formes d’écriture de l’humanité venaient déjà de l’observation du vivant : les fissures dans la roche, les éclairs dans le ciel, les traces animales, les pattes d’oiseaux… Les manifestations et les formes du monde devenaient des signes. Mon travail s’inscrit un peu dans cette continuité : observer les mouvements et les formes des corps pour y lire des langages, et espérer par là, faire de l’art un moyen de communiquer.

En effet, le corps est pour moi un lieu très paradoxal : c’est à la fois le lieu de l’identité, des différences sociales, culturelles ou politiques, mais c’est aussi un espace profondément commun, parce que tous les êtres vivants partagent des besoins vitaux, des vulnérabilités, des souffrances et des rythmes biologiques. Les corps deviennent donc des lieux où se croisent le commun et les fractures. Et c’est peut-être là que le corps devient une forme d’écriture universelle : un lieu où se rencontrent à la fois nos différences et ce que nous partageons tous.

 

Votre pratique combine danse, arts visuels et pensée orientale. Comment ces disciplines dialoguent-elles dans votre processus créatif ?

Ces disciplines dialoguent d’abord à travers une pratique quotidienne du corps. La méditation, la danse ou certaines pratiques de soin font partie de mon hygiène de vie et créent un état de disponibilité nécessaire à mon travail. Elles me permettent d’affiner l’attention, l’écoute et la perception du mouvement.

Elles se rejoignent ensuite naturellement dans ma manière de créer. Ma pratique de l’encre est profondément liée au geste et au souffle. La calligraphie extrême-orientale m’a beaucoup influencée dans son rapport au vide, au rythme, à l’énergie du trait, à une forme d’épure. Le geste pictural devient presque une extension du mouvement du corps : il s’agit de me mettre au service de ceux que je peins et de me laisser traverser par eux plutôt que de chercher à les contrôler.

Des lectures issues de l’anthropologie, des sciences du vivant ou des pensées orientales nourrissent aussi cette recherche (B. Morizot, P. Descola, Tao Te King, Zhuangzi), parce qu’elles proposent souvent une vision moins séparée des corps en lien avec l’environnement.

 

Dans le cadre de PATRIM, nous travaillons sur le patrimoine culturel et naturel des territoires pyrénéens. Que signifie pour vous le patrimoine et comment le mouvement peut-il être une manière d’entrer en relation avec celui-ci ?

Le patrimoine est souvent défini comme l’héritage commun d’un groupe ou d’une collectivité, transmis aux générations suivantes, ou encore comme des sites et des éléments dont la valeur universelle est reconnue.

À partir de cette définition, je m’interroge sur ce que notre époque est elle-même en train de produire comme héritage collectif. Quelles traces allons-nous laisser derrière nous ? Quels matériaux, quels signes, quels déchets témoigneront un jour de nos modes de vie et de notre manière d’habiter le monde ? Et plus particulièrement : que seraient nos grottes contemporaines, et quels corps, quelles scènes y seraient inscrits ?

Dans mon travail, il y a souvent une dimension d’enquête de terrain. Les rencontres me permettent d’observer les corps liés à un territoire : les métiers, les pratiques artisanales, l’élevage, les gestes répétitifs du travail. Tous ces mouvements façonnent les corps autant qu’ils façonnent les paysages.

Le mouvement devient alors une manière d’entrer en relation avec le patrimoine, parce qu’il permet de lire un territoire à travers les corps qui le traversent et le construisent. Les gestes gardent la mémoire des activités humaines, des rythmes de vie, des tensions ou des usages propres à un lieu. Et ces mouvements laissent eux aussi des traces : dans les sols, les sédiments, les matières ou les transformations du paysage.

Comment votre séjour dans ce territoire a-t-il influencé votre recherche artistique ?

Ce séjour me permet de préciser ma méthode et mon protocole d’action lié à cet exercice de résidence de création sur un nouveau territoire. Il y a une juste attitude à trouver, une humilité, face aux personnes qui vivent là. Et en même temps on arrive avec un regard nouveau, une curiosité qui peut permettre de remettre en mouvement le regard que les locaux portent eux-mêmes sur ce qu’ils ont sous les yeux et sous les pieds depuis très longtemps, et auquel parfois ils portent moins d’attention.

Ce qui m’a beaucoup marquée dans cette zone des Hautes-Pyrénées, c’est qu’elle semble fonctionner à une échelle relativement humaine, avec une présence forte du pastoralisme, de l’élevage extensif et de savoir-faire locaux, plutôt que de grandes logiques industrielles. Je pense que la géographie des vallées et des montagnes joue beaucoup dans cette manière d’habiter le territoire et dans les liens qui s’y tissent. Forcément, cela vient se confronter avec ce que je vois et peins habituellement à Paris.

Ma recherche évolue à mesure des rencontres et collaborations : celle par exemple du professeur de danse traditionnelle Ives Gras, de l’artisan en terre crue Christian Baur, de Nicolas des Grottes de Gargas, des savoirs naturalistes de l’association AREMIP : leur partage et leurs connaissances m’imprègnent pour ensuite se retrouver dans la matière ou le tracé des œuvres.

 

Vous avez animé des ateliers de peinture, notamment avec des enfants. Comment adaptez-vous votre pratique à un jeune public ?

J’ai l’habitude de travailler avec le jeune public, souvent sur des temps plus longs avec différentes étapes d’évolution, donc je suis assez à l’aise avec ça. Les enfants ont une spontanéité et une justesse formidables, et j’ai souvent l’impression d’apprendre autant d’eux qu’eux de moi.

Je commence généralement par présenter mon métier et ma pratique, puis on échange sur les idées qu’on se fait du métier d’artiste. Je leur rappelle souvent que, pour moi, être artiste c’est davantage poser des questions que donner des réponses, et que la bonne nouvelle, c’est qu’en art on ne peut pas vraiment se tromper.

Pour ces ateliers plus ponctuels en lien avec les grottes, je les ai amenés à réfléchir à la faune qu’ils ont autour d’eux aujourd’hui, parce qu’à l’époque de la préhistoire, iels dessinaient ce qu’ils voyaient vivre autour d’eux. On a ensuite réalisé ensemble de grandes fresques sur papier kraft inspirées de la faune locale.

 

Quels types d’expériences ou d’apprentissages cherchez-vous à transmettre aux participants ?

Les arts visuels peuvent parfois sembler assez élitistes, beaucoup de personnes disent facilement « je n’y connais rien ». Pourtant, c’est intéressant de voir qu’on entend beaucoup moins ça face aux peintures préhistoriques. Dans mon travail et dans les ateliers, j’essaie donc de trouver une écriture et des formes qui connectent au corps, qui est le point de départ et d’ancrage des sens que tout le monde partage. Lâcher le jugement, et laisser parler l’instinct, le jeu.

J’aime penser des expositions avec une importance accordée à la médiation, car je crois au pouvoir transformateur de l’art : j’aime y parler des rencontres et de ce que j’ai pu apprendre, des émerveillements, des techniques artisanales employées. Dans ce type de projet, j’accorde de l’importance à penser la sortie de résidence comme un temps de rassemblement festif, fédérateur et inclusif, où toutes les personnes ayant participé au projet, ainsi que les curieux, puissent se retrouver autour du travail et prolonger ce moment lors d’un temps convivial partagé.

 

PATRIM vise à créer des liens entre territoires et communautés. Comment vivez-vous ces rencontres et collaborations dans votre pratique artistique ?

Un premier temps est consacré à l’immersion et aux rencontres avec les habitant·es du territoire, qui travaillent dans différents domaines comme je l’ai évoqué plus haut. Je recueille des voix, des témoignages, je collecte des matières, des couleurs, et je parcours les environs. Puis je collabore, la plupart du temps, avec certain·es d’entre eux·elles, et je travaille ensuite à l’atelier à partir des mouvements observés des humain·es et de la faune rencontrée. Il est courant que les liens avec les artisan·es, agriculteur·ices ou éleveur·euses se prolongent les années suivantes. Lorsque l’on travaille avec des matières organiques et vivantes, il faut penser sur le temps long.

 

Sur quoi travaillez-vous actuellement ou qu’aimeriez-vous explorer à l’avenir ?

Je m’intéresse de plus en plus à l’histoire de l’écriture, ainsi qu’aux scènes de groupe, où surgit un corps collectif. Je questionne aussi les supports de mes œuvres, afin de faire évoluer ma pratique de l’encre sur papier vers d’autres matières comme la terre crue, le tissu, le métal… Dans cette résidence, je cherche également la bonne manière de saisir le mouvement des corps animaux : trouver une écriture capable de traduire à la fois leur puissance, leur élégance et quelque chose de très brut, primitif.

 

Si vous deviez définir ce projet ou cette résidence par une image ou un mouvement, lequel serait-ce ?

C’est difficile de résumer toute cette immersion en un mot ! D’autant plus qu’elle est teintée à la fois des rencontres faites sur le territoire, du travail d’atelier, de l’éveil du printemps et du lien avec la Grotte ornée de Gargas. Alors je vais choisir plusieurs mots si vous le permettez : hospitalité, matrice, origine, authenticité…

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